L’enfant

Posted: mai 24th, 2018 | Author: | Filed under: Psyche | Commentaires fermés sur L’enfant

Pendant le développement cérébral, l’enfant construit le monde à partir des objets et processus qui l’entourent et le constituent.

Son organisation mentale de l’espace est intimement lié au corps humain qui structure son expérience sensitive : membres, mouvements, spectres, forces physiques…

Par exemple, l’enfant associe l’ascension verticale à la quantité, tel que constatable dans le remplissage d’un verre d’eau. Dorénavant, nos graphiques vont ascendants. Par exemple, si un objet est dans une boîte qui est dans une autre boîte, alors il est dans les deux boîtes. Et voilà un axiome logique de posé.

Ces observations génèrent tout un tas de métaphores cognitives qui sont illustrées dans la langue mais surtout construisent la pensée. Un but est mentalement modélisé par une destination. Un état par un point fixe. Une organisation par une mappe spatiale. Une catégorie par un conteneur. « Je vois » veut dire « je sais ». « Je saisis » veut dire « je comprends ». « Je te soutiens » veut dire « je t’aide ». Les exemples sont sans fin.

Ce n’est pas entièrement une digression. Parce-que les schémas de visualisation sociale dépendent des inputs de nos âges bourgeonnants autant que tous les systèmes cognitifs. Le milieu dans lequel est généralement propulsé l’enfant est celui de la famille, dirigée par des parents, celui de l’école, dirigé par des profs, celui des récrés, dirigées par des petits costauds ou des cliques. Un monde dans lequel c’est « ta gueule, tu ne sais rien ». Un monde dans lequel on te montre plutôt que tu ne découvres. Un monde dans lequel l’enfance est une de ces maintes sous-classes transversales à la société.

Il n’est pas anodin de remarquer que les personnages politiques emploient le terme de « famille » comme métaphore de la « nation ». C’est parce-qu’ils (ou elles) veulent reproduire ce schéma à échelle nationale dans la tête des gens. Concrètement, la mise en pratique est différente mais ce qui compte c’est que les gens puissent l’admettre en se disant que c’est une famille, parce-que c’est comme ça que l’on imagine une famille. Reagan faisait ample utilisation de cette métaphore pour attirer des électeurs qui penchaient à gauche en politique mais étaient de purs patriarches autoritaires à la maison.

Pour notre enfant, l’organisation mentale sociale finit structurée par les formes de relations et de hiérarchies qui l’entourent. Domination, soumission, réglementation. Il est une platitude que de souligner que l’éducation et la famille traumatisent et conditionnent l’enfant. Mais peut-être moins d’insister sur le fait que ces choses structurent nos circuits neuronaux de façon qu’il est presque impossible de s’en défaire. Certain·es auront peut-être remarqué qu’une pensée malsaine traverse leur esprit de temps en temps. Ici il est cas d’une partie de l’esprit qui est formé de façon malsaine, mais est parfois traversé de pensées libératrices.

Mais tout n’est pas perdu.

Avant la « révolution » scientifique le monde était assez bien défini. Il était admis que l’eau coule et la vapeur monte car elles chercheraient à atteindre leur état « naturel ». Le soleil tourne autour de nous. Ces théories ne sont pas naïves, à première vue elles semblent tenables, mais elles se sont avérées insuffisantes face à l’esprit critique. Il peut en être de même pour l’autorité et l’organisation sociale.

Le travail de critique des fondements de notre organisation mentale de ce que peuvent être les relations sociales n’est pas forcément évident. Et ce même chez celles et ceux qui croient être radicales et radicaux. Car on reproduit à petite échelle ce que l’on a assimilé en grand. Chaque groupe, chaque cercle d’amis, chaque réunion est une reproduction malgré nous du système d’organisation sociale qui a été appris au même titre que l’on organise un texte sur une feuille de gauche à droite et de haut en bas. Mais on peut en prendre conscience.

Un moment crucial pour ce faire est le fameux « passage à l’âge adulte ». Les jeunes quittent le cercle familial pour s’insérer dans le monde du travail ou des études. Le monde du travail est déjà très réglementé, mais la dimension étudiante accorde une certaine part de liberté pour celles et ceux qui ont la chance d’être affranchi·es de considérations matérielles pour un moment. L’importance de cette réflexion porte également sur le fait que l’organisation mentale de la politique suit les mêmes rails que l’organisation sociale.

Il est donc important de rappeler que, même s’il n’existe pas d’autre façon de penser (c’est sûrement trop tard), il existe peut-être d’autre moyens de faire. On a donc un choix. À mon entrée à l’université, le doyen a prononcé devant tou·tes les entrant·es que nos années d’études seraient « les plus belles années de votre vie ». Drôle histoire, une psychiatre m’a répété cette phrase deux ans plus tard (alors que j’étais enfermé en chambre d’isolement, beau moment en effet). Et pour beaucoup elles le sont. C’est le moment où les patriciens peuvent sortir de Rome faire un tour en contrée barbare pour goûter les vices de la vie avant de s’installer confortablement. (Ou pour certain·es, sans insertion dans la vie festive étudiante, c’est un moment d’atomisation sociale sans précédent…)

Mais pour d’autres, ça peut aussi être un moment formateur. Si les relations familiales sont allégées, si la pression financière est maintenue à bout de bras par des bourses, c’est l’occasion de revoir au fusil-mitrailleur les fondements de notre cognition sociale. Une crise de post-adolescence dont on ne se remettra peut-être jamais. Ou peut-être qu’on la fera passer plus tard pour de la folie de jeunesse… En tout cas, il faut accorder à toutes et tous ce choix.


Comments are closed.